Tania Mouraud, l’esthétique du mot

Tania Mouraud
18 Janvier au 9 Mars 2019
Hangar 107

A Rouen, le Hangar 107 accueille les mots de Tania Mouraud. Etirées jusqu’à la frontière du lisible, les fameuses lettres noires sur fond blanc constituent pour l’artiste une signature. “Ecriture(s)” revient sur l’importance plastique des mots dans sa pratique que la dernière série des “mots mêlés” rend désormais abstraite, reflet de l’acceptation du temps qui passe.

Il faut prendre son temps, décélérer, aller à l’encontre des injonctions à la rapidité et à la vitesse qui régissent notre quotidien, pour apprécier les formes géométriques en noir et blanc qui prennent possession des murs du Hangar 107. Installé sur les quais de la rive gauche de la Seine à Rouen, ce nouveau lieu privé dédié à l’art contemporain célèbre son premier anniversaire en proposant une plongée dans l’œuvre magistrale de Tania Mouraud par le biais de l’une de ses pratiques les plus significatives, l’écriture, non pas comme récit mais comme élément plastique. Après la rétrospective que lui a consacré le Centre Pompidou Metz en 2015, l’heureuse invitation de ce centre d’art au fort tropisme pour les cultures urbaines apparait comme une évidence tant le travail de Tania Mouraud s’inscrit dans une histoire contemporaine de l’art qui fit de l’espace public son réceptacle, questionnant le rapport entre la création plastique et les liens sociaux. Le geste radical de l’autodafé public de 1968 met fin à sa production picturale d’alors et marque l’acte de naissance d’une pratique qui,  libèrée du trop lourd héritage de l’art français, s’affranchit de tout dogme, de toute tendance, ne se rattache à aucun courant.

 

Investir l’espace public comme lieu de réflexion et de révolte

 

Enfant, Tania Mouraud commence à écrire sur les murs de sa chambre pour échapper à l’emprisonnement domestique prédestiné aux femmes dans les années 1960. “J’ai toujours collectionné les citations” précise-t-elle, qu’elles soient notées sur un cahier ou inscrites sur un mur. L’écriture a toujours été présente dans sa démarche artistique, y compris dans sa peinture. En1977, elle réalise sa première intervention urbaine, “City performance n°1” où pendant quinze jours, cinquante-quatre affiches portant le mot « NI » sont plaquées sur des panneaux publicitaires de cinq arrondissements parisiens. L’oeuvre marque cette volonté de l’artiste de « faire de l’art urbain, sortir de sa chambre, de son appartement » pour aller vers la galerie, lieu public intérieur avant de sortir enfin dans la rue. Au contraire d’artistes comme Ernest Pignon-Ernest très soutenu par le Parti communiste français à la même époque, Tania Mouraud ne bénéficie d’aucun appui, aucune aide d’infrastructure conséquente. En s’appropriant le milieu urbain, elle pose une parole individuelle sur un espace public de quatre mètres sur trois, une parole antithétique de celle de la consommation en affirmant un contestataire langage sans message dans la simple représentation visuelle de la conjonction de coordination négative. Sortir l’écrit de la page, passer à une lecture publique pour résister ouvertement à la société, telle est la conception que Tania Mouraud a de l’intervention dans la ville. Aujourd’hui, à soixante-dix-sept ans, elle rappelle son appartenance à une génération de femmes qui auraient dû être confinées aux tâches domestiques du foyer, une génération si admirablement décrite par Annie Ernaux dans ses récits.

 

Révéler la plasticité du langage

 

L’artiste définie ces figures monumentales de langage stylisées comme des contreformes. En typographie, le terme désigne l’espace intérieur blanc de certaines lettres, ce qui resterait en quelque sorte si l’on venait à enlever leur forme. L’esthétique du mot, la monumentalité de la représentation, l’exploration de l’espace public  occupent désormais le centre d’une œuvre où la dimension politique se substitue aux considérations philosophiques et linguistiques, pour s’affirmer dans le titre à double sens des oeuvres à venir. Ainsi, la série « Black power » (1988-92) dénonce autant la domination typographique de la couleur noire dans notre environnement qu’elle exprime l’engagement de l’artiste en faveur de luttes étatsuniennes pour les droits civiques. Comprendre l’œuvre de Tania Mouraud, c’est l’appréhender dans sa totalité, la percevoir comme un tout contextualisé. A la forme et l’espace, problématiques majeures du travail plastique de l’artiste, viennent s’agréger les préoccupations sociales de la citoyenne.

 

D’un point de vue formel, les lettres apposées sur le mur apparaissent ici ramassées et en haut-relief recouvert d’aspérités dues à l’utilisation de rouleaux de crépis. Au moment où le design célèbre l’épure, Tania Mouraud invite ici à une « esthétique de pizzeria », selon ses propres mots, correspondant à l’avènement des magasins de bricolage dans les villes, qui vont entretenir l’illusion d’un résultat professionnel pour des travaux de décoration dont la réalisation est pourtant largement amateure. Si chez elle le mot tend formellement à l’abstraction, cela ne signifie pas qu’il perd son sens. L’intérêt de la jeune génération d’aujourd’hui pour la typographie, chez les street artists en particulier, permet une compréhension rapide des formes qui autorise la lecture presque sans peine des mots dans l’œuvre. Lorsqu’elle entame la série des écritures, cet art d’utiliser les différents types de caractères dans une recherche esthétique n’était connu que des spécialistes.  Elle répète donc à l’envi que son corpus lettré n’est « abstrait que si on est pressé ». S’arrêter devant l’œuvre, la fixer longuement jusqu’à ce que les formes apparaissent peu à peu, illumine le visage du regardeur devinant alors les lettres formant bientôt mots et phrase.

Sa définition de l’artiste s’extrait du monde adulte ou plutôt le refuse. Il change de registre, n’est plus dans le profit. Un artiste reste un enfant en refusant d’intégrer l’âge de raison. Il se place à la marge pour observer et rendre compte avec ses propres outils de la société dans laquelle il vit.

 

L’écriture allongée, assurément l’expression la plus spectaculaire de la plasticité du langage développée par Tania Mouraud, s’exprime en majesté dans une peinture murale monumentale qui domine l’ensemble de l’exposition, engageant un dialogue avec chacune des autres œuvres mais aussi, par sa taille immense, avec l’extérieur. « Mallarmé », pièce  s’inscrivant dans une recherche de beauté formelle, répond à l’un des engagements premiers du centre d’art rouennais qui appelle à l’art par le beau, L’œuvre murale ici inédite reprend le célèbre poème de Stéphane Mallarmé « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », illustré par nombres d’artistes pour qui le principe d’incertitude fait partie de leur pratique. Les évidentes références à l’histoire de l’art sont omniprésentes dans l’œuvre de Mouraud. La série « I have a dream » fait le deuil des Grands hommes, de la poésie, de la création et donc, par extension, de l’humanité. L’œuvre peinte « WISSiWYG » évoque le slogan publicitaire employé par Macintosh qui promettait « What you see is what you get » avec l’invention de la visualisation de l’impression à l’écran qui paraît évidente aujourd’hui mais fut révolutionnaire à l’époque.

 

Pour Tania Mouraud, le coté éphémère de certaines œuvres répond à un rapport de force économique. Parmi ses créations se distinguent deux démarches, celles qui ont les moyens de la permanence et les autres. Pour ces dernières, elle a très souvent recours à l’affiche, qui présente l’avantage de sortir l’art de la sacralisation, puisque l’affiche peut être arrachée ou recouverte par celle d’une association ou d’une information municipale. Cette différence d’échelle entraine une remise en cause de la notion d’espace. Aujourd’hui, les phrases de Tania Mouraud laissent petit à petit la place à la mélancolie au détriment de la revendication qui est plus présente dans les vidéos de l’artiste que dans l’écriture où ce qui est exprimé, privilège de l’âge sans doute, est plutôt positif ou nostalgique.

 

 

L’œuvre de Tania Mouraud a toujours laissé énormément de place au visiteur. Finalement, ses interventions sont minimes. Sa pratique ne raconte pas une histoire. C’est le spectateur qui crée sa propre histoire à partir d’une petite clef, point de départ de l’appropriation, de l’invention du récit, c’est là le vrai rapport qu’elle entretient avec le public. Pour « I have a dream », l’idée était de se sentir chez soi avec des mots issus de différentes langues. Lorsqu’elles participent une exposition dans les musées et les institutions, les œuvres de Tania Mouraud sont réactivées et réinstallées, ce qui de son propre aveu est un peu difficile à vivre, l’œuvre s’adaptant au musée dans une dépossession de l’artiste. La muséification d’une œuvre est toujours aussi son enterrement. La rue, au contraire, incarne la vie.

 

Au Hangar 107, l’écriture choisie comme thème commun aux expositions de la saison 2018-19 a déterminé le choix des œuvres à présenter dans l’exposition et ainsi permis, en l’isolant des autres, d’explorer spécifiquement cette pratique de l’artiste, mettant en avant son rôle pionnier et le lien évident qui l’unit à toute une génération de street artistes français. Il acte également de son retour à l’écriture avec la présentation de la série « mots mêlés ». Ce travail inédit, le plus récent de l’artiste, rassemble des pièces où le langage, transformé à l’aide d’un algorithme, devient pour la première fois totalement abstrait. Formellement, elle conserve son tropisme pour les matières domestiques, ici industrielles, utilisant une peinture de carrosserie sur tôle. Tania Mouraud explique alors que l’origine du projet tient à un simple constat. « Je suis une vieille dame, alors je me suis mise à faire des mots mêlés, comme une vieille dame ». Comme une sorte de rite de passage, elle a tronqué depuis l’été dernier sa longue chevelure brune pour une coiffure très courte laissant désormais apparaître les cheveux blancs, acceptation du temps qui passe et de son entrée dans l’âge des bilans. La vielle dame de soixante-dix-sept ans  ressemble pourtant encore trait pour trait à la petite fille qui écrivait sur les murs de sa chambre les mots d’une évasion mentale pour échapper à sa condition domestique.

 

Guillaume Lasserre, Mediapart.